"Nous sommes tous dans la boue, mais certains d'entre nous regardent les étoiles"
Oscar Wilde

mercredi 19 juillet 2017

"Ava" de Léa Mysius : Vers la lumière

Bonjour les lecteurs !

J'espère que vous passez un bel été !
Celui-ci a très bien commencé pour ma part puisque j'ai été sélectionnée pour faire partie des "Explorateurs de la rentrée littéraire" ! Cette expérience est proposée par Lecteurs.com et voici son principe tel qu'exposé sur le site :
"Pendant tout l'été, chaque Explorateur sélectionné reçoit et chronique en avant-première quatre titres de la rentrée littéraire de septembre. Lorsqu'il atteint la page 100, l'Explorateur poste un commentaire et partage son ressenti à ce moment de la lecture. C'est "l'avis de la page 100" !
Puis, à la fin de sa lecture, l'Explorateur poste sa chronique et doit absolument noter chaque titre.
Mi-septembre, nous établissons un palmarès de la rentrée littéraire 2017 !"

Les premiers livres ne devraient plus tarder à arriver, et je suis impatiente de commencer l'aventure !
Pour ceux qui possèdent un compte sur Lecteurs.com, vous pourrez suivre mes chroniques sur mon profil :  http://www.lecteurs.com/miss-charity/246500/ses-avis 
Et pour les autres, patience puisqu'il faudra attendre la fin de l'aventure pour relayer les chroniques sur les blogs personnels !
En attendant les livres, je me suis fait un plein de cinéma pendant mes vacances à Lyon, et j'ai eu notamment la chance d'enfin découvrir Ava de Léa Mysius dont on m'avait dit le plus grand bien... et quelle claque !

Ava a 13 ans, et comme la Pauline du film de Rohmer, elle passe ses vacances au bord de la mer. La première scène nous la montre endormie sur la plage, la peau tannée par le soleil, une barquette de frite oubliée sur son maillot de bain. Barquette de frites qui attire un grand chien noir sans collier, qui rôde autour de la jeune fille avant de la surprendre en plein sommeil : Ava ouvre alors les yeux et tombe nez à nez avec la gueule du chien, en contre plongée, effrayante, comme une funeste prémonition. Dès cette première image qui assombrit la vision d'Ava, tout est exposé : la jeune fille souffre en effet d'une rétinite pigmentaire et perdra la vue d'ici la fin de l'été..
Plutôt que de s'effondrer, Ava décide de combattre l'épreuve à sa manière : cet été, elle va vivre pleinement et "s'endurcir".
Elle commence donc par se bander les yeux et éprouve la cécité, marchant le long de la plage, un bâton à la main, puis grimpant sur les toits, jusqu'à se retrouver à deux pas du vide. La jeune fille expérimente et prend le goût du risque, allant jusqu'à kidnapper, sous les yeux de son propriétaire, le gros chien noir du début. Propriétaire qui n'est autre que Juan, un mystérieux et attirant gitan, dont Ava s'est éprise presque malgré elle. Car si sa mère (Laure Calamy, toujours aussi énergique),aimante mais envahissante, semble prête à se donner à n'importe quel corps, Ava, à l'inverse, se montre indifférente aux garçons...jusqu'à sa rencontre avec le ténébreux Juan. Pour le séduire, la jeune fille multiplie les efforts, allant jusqu'à lui exposer son corps nu. Qu'importe qu'il la repousse, elle persévère, à l'image d'une Cendrillon dont la magie opère jusqu'à la fin du jour, la jeune fille perdant la vue à la tombée de la nuit.
A travers la rencontre entre Ava et Juan, le film illustre la montée du désir et des premiers sentiments, ainsi que l'éveil d'une jeune fille à sa sexualité, avec à la fois beaucoup de pudeur et de sensualité. Léa Mysius porte ainsi une attention particulière aux corps et les filme longuement, étouffant sous le soleil, avant que le champ visuel ne se rétrécisse, de manière presque imperceptible, au fur et à mesure que la maladie d'Ava progresse. L'obscurité remplace la luminosité du début, à l'image de ces policiers cavaliers, tout de noir vêtus, reflet d'une nouvelle politique de la ville, hostiles aux étrangers et autres gitans.

Dans la deuxième partie du film, accompagnée de Juan, Ava goûte à une certaine forme de liberté, immortalisée par cette scène où elle s'amuse à effrayer les vacanciers, déguisée en amazone, un fusil à la main, avant de les détrousser.
Léa Mysius nous montre ainsi tout le paradoxe de la situation : tandis que le champ de vision d'Ava se rétrécit, à l'instar de ces ronds de papier qu'elle peint, chaque fois plus resserrés, son champ des possibles s'élargit. La dernière partie du film prend même des allures romanesque, lorsque les deux amoureux prennent la fuite ensemble, poursuivis par les forces de l'ordre.
Le film repose avant tout sur son personnage principal, interprétée par Noée Abitan dont c'est le premier rôle. Jeune fille tout d'abord ombrageuse, au visage fermé, posant sur le monde qui l'entoure son regard acéré, Ava s'éclaire au fil du récit, jusqu'à devenir solaire. Mais le film dépasse le simple récit d'initiation et se révèle inclassable, la maladie d'Ava se faisant parabole de l'évolution de notre société vers l'obscurité. 
Pour figurer la maladie qui progresse et qu'Ava cherche à gagner de vitesse, Léa Mysius filme à un rythme entraînant, sur une bande-son éclectique faisant cohabiter Rosemary Standley (chanteuse de Moriarty)  et Amadou et Mariam.

Avec Ava, Léa Mysius réussit une grande oeuvre, à la fois mystérieuse et romanesque, qui la distingue d'emblée dans le paysage du cinéma français. De même, on ne peut qu'espérer revoir la jeune Noée Abita qui tient le rôle d'Ava avec une maîtrise surprenante.
Ava s'affiche clairement comme l'un des meilleurs films de l'année, de ceux qui vous habitent longtemps après leur visionnage ; courrez-y !





Alors les lecteurs, ça vous tente ?

vendredi 30 juin 2017

Mon Festival de Cannes épisode 5 : L'amant d'un jour de Philippe Garrel

Bonjour les lecteurs !

Une petite chronique avant de vous abandonner pour quelques jours au profit du Festival de Cinéma de la Rochelle !

Cinquième et dernier épisode de la série "Mon Festival de Cannes" (les autres films en compétition sortant un peu plus tard) avec L'amant d'un jour de Philippe Garrel.


Comme souvent chez Garrel, L'amant d'un jour nous parle de relations amoureuses et de la difficulté à (s') aimer.
Le film met en scène un trio plutôt classique au premier abord : le père, la fille et la nouvelle du compagne du père. Sauf que la "belle mère" n'est autre qu'une des élèves du père, professeur de philosophie à l'université, et qu'elle a le même âge que sa fille.
Les premières scènes se concentrent justement sur le couple formé par Gilles et Ariane : elle l'attend dans un couloir de l'université, et ils se rejoignent avant de faire l'amour avec ardeur, dans les toilettes des professeurs. La caméra nous présente ensuite la fille, Jeanne, en pleurs, traînant sa valise dans les rues sombres. Elle vient se réfugier chez son père après avoir été mise à la porte par son fiancé. Elle se rend compte alors que Gilles vit avec une femme, et fait la connaissance d'Ariane. Elles ont le même âge et pourtant, très vite, un décalage s'instaure : Ariane se fait maternante, console Jeanne, lui expose sa vision du couple. Les conceptions d'Ariane effraient et fascinent Jeanne, qui parait immature, encore peu expérimentée. A l'inverse, malgré son jeune âge, Ariane affiche une grande assurance, assume son pouvoir de séduction et sa sexualité. Elle prône la liberté dans les relations de couple, conception que Gilles semble accepter.
Mais au fil du film, les rôles s'inversent et les apparences s'effacent devant la réalité : Ariane, malgré son indépendance affirmée, est anéantie lorsque sa relation avec Gilles se dégrade, tandis que celui-ci, malgré ses promesses, est finalement incapable d'accepter le côté volage d'Ariane.
Les convictions s'effondrent face aux sentiments : c'est ce que tend à illustrer le film, nous offrant au passage une belle réflexion sur les différentes manières d'aimer. L'expérience de cette vie à trois sera finalement bénéfique pour les trois personnages, leur permettant de mûrir et de mieux se connaître. Le cheminement de Jeanne s'apparente même au parcours initiatique : la jeune fille fragile du début, vivant par procuration à travers Ariane, devient une amoureuse accomplie. Ariane a également permis au père et à sa fille de se rapprocher ; Philippe Garrel illustre cette sorte de transmission par des scènes de conversations dans les rues, à la nuit tombée ou encore dans l'appartement du père.

Mais on ne peut parler de L'amant d'un jour sans évoquer sa mise en scène, menée par un noir et blanc somptueux, esthétique renforcée par les gros plans et qui trouve son apogée lors d'une séquence musicale sublime, durant laquelle des jeunes gens dansent, rient et se séduisent au son des paroles de Houellebecq interprétées par Jean-Louis Aubert (Aubert chante Houellebecq, maginfique album au passage). Cette scène signe pour Jeanne la fin du deuil de son premier amour, et pour Ariane le début de la chute.
Comme toujours chez Garrel, une attention est portée aux répliques, très écrites, qui interrogent sur l'amour et le désir, ou encore sur ce que signifie la fidélité.
Garrel filme longuement et au plus près les visages de ses personnages : celui de Jeanne tout d'abord (Esther Garrel, émouvante), poignante illustration de la tragédie de la première séparation. Celui d'Ariane (Louise Chevillote, impressionnante d'assurance pour un premier rôle), ensuite, s'abandonnant au désir dès l'ouverture du film. Celui du père et amant (Eric Caravaca), enfin, image de la sagacité avant de reconnaître sa lâcheté.

L'amant d'un jour a été un vrai coup de cœur. J'apprécie Garrel en général, mais avec toujours une petite retenue, et j'ai été cette fois-ci entièrement convaincue, que ce soit par la beauté de la mise en scène ou encore la justesse des propos tenus. Une réussite !



Voilà pour clôturer la série "Mon Festival de Cannes" !

lundi 26 juin 2017

Mon Festival de Cannes épisode 4 : Le jour d'après d'Hong Sang-soo

Bonjour les lecteurs !


On continue la série spéciale Cannes avec un film coréen, Le jour d'après d'Hong Sang-soo, pour lequel les critiques avaient été plutôt élogieuses sur la Croisette !

La scène d'ouverture du film se situe dans l'appartement d'un couple coréen sans âge précis. Lui déjeune calmement, tandis qu'elle l'attaque violemment, l'accusant d'avoir une maîtresse. Il éclate de rire, nie en bloc, s'amusant de la réaction de cette femme en colère.
Dès cette première scène, le ton du film est donné : il y sera question de couple(s) et de jalousie, de mensonges et de tromperies.
Plus tard, le même homme se rend à son travail, une petite maison d'édition qu'il dirige seul. Il accueille cordialement Areum, sa nouvelle employée dont c'est le premier jour. Autour d'un café, il l'interroge posément sur sa vie, se montre empathique et curieux. Areum semble charmée, accepte de déjeuner avec lui. Un incident va alors troubler le calme de cette première partie : la femme du patron, persuadée d'être trompée, débarque dans la maison d'édition et agresse la pauvre Areum. S'ensuit une magistrale scène de confrontation entre l'homme et les deux femmes, durant laquelle le héros se retrouve obligé d'avouer la vérité à sa femme : sa maîtresse n'est pas Areum, mais son ancienne employée, qui a démissionné. Le film semble alors s'apaiser de nouveau, mais le héros n'est pas au bout de ses surprises lorsque l'amoureuse disparue refait surface à son tour !
C'est ainsi à un délicieux vaudeville coréen que nous invite le réalisateur, réunissant tous les ingrédients du genre, et en profitant pour dresser un tableau de l'âme humaine et de ses failles.
Hong Sag-soo n'est pas tendre avec son personnage, qu'il nous dépeint comme lâche, incapable de défendre son employée face à sa femme ou sa maîtresse, incapable de choisir entre sa femme légitime et celle qu'il aime. C'est un homme en proie avec ses sentiments que nous montre le réalisateur, qui ne parvient pas à résister à ses pulsions, même s'il se sait injuste : ainsi, il n'hésite pas à congédier sa nouvelle employée au profit de sa maîtresse, alors même qu'il l'a suppliée quelques heures plus tôt de rester à son poste !

Hong Sang-Soo parvient habilement à mêler les pistes en montant en parallèle des scènes du passé entre le patron et sa maîtresse, essentiellement des disputes houleuses sur fond de beuveries, et des scènes de repas avec sa nouvelle employée. En jouant sur la temporalité, le film donne une impression d'éternel recommencement, comme si le héros était condamné à commettre les mêmes erreurs indéfiniment.
C'est aussi ce que peut signifier l'épilogue, qui retrouve le héros du début de retour à la case départ, face à une Areum qui elle seule a su s'extirper de cette histoire avec honneur.

Pour porter cette chronique sur les sentiments, Hong Sang-soo utilise de nombreux plans fixes, sur un noir et blanc esthétique donnant un côté intemporel ; et lorsque la neige apparaît, c'est presque au conte que le récit s'apparente.

Ainsi, avec Le jour d'après, Hong Sang-soo nous propose une oeuvre toute en douceur, pleine de poésie, sur les rapports humains et les relations amoureuses.



Prochain et dernier épisode de la série "Mon Festival de Cannes" : L'amant d'un jour de Philippe Garrel


samedi 17 juin 2017

"Vernon Subutex" de Virginie Despentes : clochards célestes

Bonjour les lecteurs !

Pour les fans de Virginie Despentes (dont je fais partie), le mois de mai signait la sortie du dernier tome de sa trilogie Vernon Subutex !
Alors d'accord, je n'ai pas fait d'articles sur les deux premiers tomes (pour ma défense je ne tenais pas encore de blog), mais la série est tellement réussie que j'avais envie d'en parler ici !

"Il pense que personne n'est solide. Rien. Aucun groupe. Que c'est le plus difficile à apprendre. Qu'on est les locataires des situations, jamais les propriétaires."

La trilogie Vernon Subutex suit la déchéance puis le renouveau de Vernon, ancien disquaire qui devient SDF puis DJ, à la tête malgré lui d'une communauté un peu particulière.
Le récit s'ouvre avec la mort d'Alex Bleach, chanteur célèbre et ami proche de Vernon, qui lui a laissé sur cassettes ses dernières confessions, un soir de beuveries. Dès que l'existence de ces cassettes est révélée, une véritable course contre la montre se met en place à leur recherche, chacun cherchant à s'approprier les derniers mots de Bleach pour des raisons différentes. Vernon, qui ignore tout des cassettes et de la poursuite dont il fait l'objet, a été mis à la porte de son appartement. Il contacte alors des anciens amis et squatte à droite et à gauche, chez qui veut bien l'héberger, avant de disparaître complètement à la fin du tome 1. Ainsi, dès ce premier épisode, l'auteure nous invite à faire la connaissance de nombreux personnages, pour la plupart issus du passé de Vernon, reliés entre eux par des liens de diverses natures, et qui ne vont cesser de se croiser au fil du récit. Chaque chapitre est consacré à un personnage, et c'est l'une des grandes réussites de la saga que de nous faire basculer d'un univers à un autre de façon particulièrement réaliste.
Car dans l'univers créé par Despentes se mêlent toxico, anciennes stars du porno, SDF, producteur véreux ou encore une enquêtrice mystérieuses, la Hyène (déjà rencontrée dans Apocalypse bébé). 
Avec Vernon Subutex, l'auteure nous brosse ainsi le portrait de personnages blessés par la vie, des laissés pour compte vivant en marge d'une société qui les a exclus. L'auteure n'est pas tendre avec l'humanité, qu'elle nous dépeint gangrenée par l'argent, les envies de vengeance et surtout la peur de l'Autre. Les personnages qui gravitent autour de Vernon sont ainsi rejetés à cause de leur orientation sexuelle, leur condition sociale ou encore leurs convictions, qu'elles soient culturelles ou religieuses. Virginie Despentes se fait une fois de plus porte parole de ces marginaux, choisissant de mettre en lumière leur profonde humanité.
Vernon, par exemple, s'il est l'anti-héros par excellence, flegmatique et paresseux, est à sa manière le témoin d'un monde disparu, celui de l'avènement du rock et des vinyles, un monde dans lequel la musique avait encore une signification autre que commerciale.


Dans le deuxième tome, tous les personnages finissent par former une sorte de communauté, soudée par les "convergences", des soirées animées par Vernon durant lesquelles un mystérieux pouvoir les maintient en "transe". Avec les convergences, les personnages retrouvent une forme de sociabilité et de respect.
Mais le répit offert par la communauté n'est que provisoire et dès le début du troisième tome, une importante somme d'argent, léguée par un ami, met à mal le groupe : des disputes éclatent, les personnages doutent les uns des autres. Cela signe la fin de l'utopie... 

"On vit avec l'idée qu'il peut se passer quelque chose de grave. On prend les transports en commun, on se met en terrasse pour fumer une clope, on va voir un concert. On va danser. 
Et on sait désormais que parfois, on ne reviendra jamais chez soi."


Tandis que la communauté se dissout et que les personnages tentent de reprendre le cours de leur ancienne vie, le monde autour d'eux commence à changer : les premiers attentats ont lieu, le racisme éclot plus que jamais, et les ennemis des premiers tomes, assoiffés de vengeance, passent à l'attaque... Avec ce troisième et dernier tome, Virginie Despentes explore un monde qui bascule peu à peu vers la folie et la barbarie.
Cet épisode est sans doute le plus noir de la saga, mais aussi le plus ancré dans la réalité (les attentats, le phénomène "Nuits debout"). Cependant, malgré son pessimisme, Vernon Subutex délivre un véritable message d'espoir : l'amour de la musique traversera les âges, et toujours rassemblera les foules.

-->
Avec un style aisément reconnaissable, plutôt "rock", familier parfois, Virginie Despentes réussit un tour de force, celui de dresser le tableau d'une société divisée et dévastée, qui lutte pour conserver un peu d'humanité.





Alors les lecteurs, ça vous tente ?


--> --> --> --> -->

vendredi 9 juin 2017

"Dans une coque de noix" d'Ian McEwan : Foetus de paille

Bonjour les lecteurs !

J'ai publié pas mal d'articles ciné ces derniers temps avec le Festival de Cannes, mais je n'ai pas arrêté de lire pour autant !
J'ai donc quelques coups de cœur à vous faire partager ; je commence par le dernier roman de Ian McEwan, Dans une coque de noix.


"Toujours nous serons troublés par l'état des choses : avoir une conscience est un cadeau empoisonné." 


Dans une coque de noix s'ouvre par cette phrase fascinante : "Me voici donc, la tête en bas dans une femme."
Ian Mc Ewan a expliqué dans une interview que cette phrase mystérieuse a été le point de départ de son récit : l'histoire d'un fœtus presque à terme, encore dans le ventre de sa mère, qui assiste impuissant aux événements extérieurs.
Ian Mc Ewan fait le choix de nous raconter l'histoire entièrement du point de vue de l'enfant à naître et ce parti pris est la grande force du roman. Le lecteur, tout comme le fœtus, devient dépendant du corps qui le transporte et des propos qui lui parviennent depuis l'extérieur. Car, à l'abri dans son placenta, le fœtus écoute : tout d'abord les podcast que suit sa mère, Trudy, puis ses ébats avec Claude, son amant, et enfin la sombre machination qu'ils montent contre son père...
Sans le vouloir, le fœtus  se retrouve mêlé à un sinistre complot, complice malgré lui de l'assassinat de son père. Impuissant, absent pour les adultes qui ne se préoccupent pas de lui, tout à leurs funestes desseins, le fœtus se questionne sur le monde dans lequel il va naître. Analysant ce qu'il perçoit, il se fait même philosophe, partageant avec le lecteur ses réflexions sur le sens de la vie, les relations humaines ou encore l'actualité telle qu'il l'appréhende.
Cependant, malgré le thème plutôt noir de l'intrigue, le récit est aussi une comédie, tout l'humour étant contenue dans le décalage entre le personnage du fœtus et ses propos intellectuels, ainsi que dans le projet fou que fomentent sa mère et son amant, sans se rendre compte du ridicule de la situation. Mais si la bêtise des deux complices amuse, elle fait aussi grincer des dents : avec Dans une coque de noix, Ian McEwan dresse en effet un portrait particulièrement désabusé de l'humanité, entre égoïsme, cupidité et tromperie. Les sentiments s'effacent devant l'adversité, chacun cherchant seulement à protéger son territoire.
Le choix d'observer le monde à travers un être innocent et dépourvu de préjugé accentue ce cynisme : le fœtus se rend bien compte que l'environnement dans lequel il va naître lui sera néfaste, mais il ne peut que subir, prisonnier de son placenta. Il alterne ainsi des moments de désespoir, cherchant même à mettre fin à ses jours (paradoxe pour un être qui n'est pas encore né !), et d'autres moments où la rage de vivre l'emporte, et durant lesquels son humour triomphe de la bêtise humaine.

J'ai ainsi beaucoup aimé Dans une coque de noix, dont l'originalité réside dans le choix surprenant du narrateur. Mais le roman n'est pas seulement un exercice de style : en mélangeant les genres, Ian McEwan parvient à faire passer son message sur le monde d'aujourd'hui.
Alors, farce grinçante ou pamphlet pessimiste contre la cruauté de l'humanité ? A chacun de trancher...




Alors les lecteurs, ça vous tente ?

--> -->

samedi 3 juin 2017

Mon Festival de Cannes épisode 3 : "L'amant double" de François Ozon

Bonjour les lecteurs !



Troisième épisode de la série Mon festival de Cannes avec un film qui m'a bien secouée : L'amant double de François Ozon.
Présenté comme le « thriller sulfureux » de la sélection, en grande amatrice d'Ozon, j'étais impatiente de voir le film !

La scène d'ouverture, déjà, est magistrale : un sexe de femme, examiné à travers un spéculum gynécologique, laisse place à un œil en gros plan. Dès ces premières minutes, on pressent qu'Ozon prend des risques et que la mise en scène va se révéler audacieuse.
Le sexe en question est celui de Chloé, une jeune femme qui ne cesse de multiplier les consultations médicales pour des maux de ventre récurrents. A court d'idées, sa gynécologue lui recommande de consulter un psychiatre, devant la probabilité que ses maux de ventre soient d'origine psychologique. C'est de cette manière que Chloé rencontre Paul : il est charmant, doux, professionnel jusqu'au bout des ongles. Pourtant, il lui annonce au bout de plusieurs séances qu'ils doivent cesser la thérapie en raison de l'attirance qu'il ressent pour elle : Chloé cesse alors d'être sa patiente pour devenir sa compagne. D'emblée, l'asymétrie de la relation interroge : il sait presque tout d'elle, grâce aux séances, tandis qu'elle ignore tout de lui.
Cependant, une ellipse temporelle plus tard, les voici qui emménagent ensemble dans un grand appartement bourgeois ; les maux de ventre de Chloé ont disparu, elle a trouvé un travail dans un musée à mi-temps, Paul s'épanouit à l'hôpital. Mais déjà, des indices recommandent de se méfier de ce bonheur : il y a d'abord cette étrange voisine, trop aimable pour être honnête, cherchant sans cesse à s'immiscer dans l'intimité de Chloé. Il y a ensuite cet appartement presque trop grand, trop lumineux, dont le luxe enferme la fragile Chloé. Déjà, des miroirs et des vitres parsèment le film, indiquant au spectateur que tout n'est peut être qu'illusions et faux semblants. Et surtout, il y a ce passeport que Chloé découvre dans les papiers de Paul, et sur lequel il porte un autre nom. Ce n'est que le début de la chute pour Chloé, qui s'aperçoit que Paul lui ment depuis le début : elle découvre bientôt qu'il a un frère jumeau, psychanalyste tout comme lui, dont il refuse de lui avouer l'existence. Alors que les maux de ventre de Chloé reviennent, elle débute un jeu pervers avec les deux frères, prenant Louis, le jumeau, comme amant...

Secret de famille, sexualité, gémellité, folie, le film d'Ozon joue tout du long la carte de la psychose, interrogeant les personnages sur leur nature même. Qui raconte la vérité, qui joue un rôle, qui est qui ? Ozon brille dans ce huis clos superbement interprété par une Marine Vacth à fleur de peau (alors que je l'ai toujours trouvée superficielle !) et un Jérémie Rénier tour à tour sombre et pervers puis tendre et attentionné tandis qu'il alterne les deux rôles.
Rapidement, Chloé se retrouve piégée, incapable de se dépêtrer de la situation dans laquelle elle s'est enfermée elle-même : il est toxique, ce Louis, manipulateur, brutal, elle le sait, et pourtant elle ne peut s'empêcher d'y retourner. Peut être parce qu'il réussit à la faire jouir, et à assouvir ses fantasmes sexuels contrairement au (trop?) gentil Paul, ou peut être parce qu'il répond à sa fascination concernant les jumeaux. L'amant double questionne ainsi la femme sur son rapport au corps et à sa sexualité. Mais Ozon s'amuse aussi des mythes qui entourent la gémellité, que ce soit la ressemblance parfaite entre deux êtres ou le lien qui les unit. J'ai ainsi clairement pensé au film de Cronenberg Faux semblants qui mettait en scène des jumeaux gynécologues, partageant une relation fusionnelle malsaine.
Les jumeaux, ici, apparaissent tour à tour envoûtants ou maléfiques. Plus Chloé en apprend sur eux et leur passé, plus les questions se multiplient et plus le doute s'insinue dans son esprit, au point qu'elle ne parvient plus à les différencier et à démêler le vrai du faux. Les décors, grands espaces entrecoupées de vitres, miroirs ou tableaux, ainsi que l'omniprésence des jumeaux (Chloé ne cesse d'en croiser) renforcent cette impression d'irréalité.
Ozon ne s'amuse pas seulement ici avec les nerfs de son héroïne mais avant tout avec ceux du spectateur : on est tour à tour fasciné, émoustillé, dégoûté, horrifié, puis finalement complètement dérouté. La fin du film bouscule toutes nos certitudes en nous offrant plusieurs interprétations, à chacun de trancher...

Ainsi, L'amant double a été un véritable coup de cœur : une mise en scène brillante au service d'un scénario en canevas, emmenant le spectateur aux confins de l'esprit humain et de son ambiguïté.
Une réussite totale pour un film vertigineux !


Fin de l'épisode 2 !
Je vous proposerai peut être un dernier épisode sur le film de Philippe Garrel L'amant d'un jour, présenté à la Quinzaine des réalisateurs, mais il n'est pas programmé autour de moi pour le moment !

mercredi 31 mai 2017

Mon Festival de Cannes épisode 2 : "Rodin" de Jacques Doillon

Bonjour les lecteurs !



On continue la série « Mon festival de Cannes » avec Rodin de Jacques Doillon, reparti bredouille de la croisette !

Dans Rodin, Doillon retrace plusieurs années de la vie du célèbre sculpteur, centrées autour de sa quête du Balzac parfait... Il s'agit à la base d'une simple commande : Rodin doit réaliser une sculpture en hommage à l'écrivain. Mais cette statue va devenir une obsession pour l'artiste, qui y consacrera sept années de sa vie. Le film de Doillon s'articule autour de cette quête, nous relatant plusieurs épisodes de la vie de l'artiste. Les ellipses temporelles qui séparent les épisodes sont signifiées par des sortes de transition représentant des dessins de Rodin, avec parfois quelques explications en voix-off.
La première particularité du film porte ainsi sur sa temporalité : Doillon fait le choix de représenter Rodin à un moment particulier de sa vie et s'éloigne ainsi d'une biographie plus conventionnelle. On comprend aisément le choix du réalisateur, puisque ces années correspondent également à l'histoire d'amour entre le sculpteur et son élève, Camille Claudel. On les voit tout d'abord dans l'atelier, partageant des discussions de maître à élève ; mais très vite, on sent que Rodin s'adresse à Camille comme à une égale, et de leur complicité naîtra une union à la fois amoureuse et artistique. Doillon explore  la complexité de cette liaison : il nous montre un Rodin séducteur, tiraillé entre sa passion pour Camille et sa relation plus stable avec Rose, qui partage sa vie depuis de nombreuses années. La bouillonnante Camille, campée par une Izia Higelin extrême, dans la passion comme dans la folie, finira par être détruite par l'artiste Rodin et l'ombre qu'il exerce sur elle. Mais c'est un homme amoureux des femmes que nous présente Doillon, et non pas un simple séducteur invétéré, qui cherche à travers sa sculpture à rendre hommage aux corps des femmes et à leur sensualité.
Le film se concentre ainsi sur l'artiste plutôt que sur l'homme : dès la première scène, le spectateur est immergé dans l'atelier de Rodin et assiste à ses créations. De nombreux plans nous montrent ainsi l'artiste au travail, en train de façonner ou tailler. On y découvre un créateur qui s'interroge sur son art et doute, en quête de la vérité artistique. Son ambition du Balzac parfait en devient presque un fantasme : on le voit qui essaye différentes techniques et persévère presque jusqu'à la folie, jusqu'à en arriver à façonner une sculpture gigantesque – à l'image de la place qu'elle a prise dans sa vie. Pour signifier le labeur et la ténacité qui caractérisent Rodin,  Doillon utilise des plans séquences, réalisant ainsi un film plutôt contemplatif, dans la lenteur. On comprend ici tout le travail de préparation fourni par Vincent Lindon, dont on peut souligner la performance. En effet, Doillon a expliqué rechercher davantage une vérité artistique qu'historique ou physique, et le jeu de Lindon dégage une véritable authenticité.

Avec Rodin, Jacques Doillon réalise donc un film étudié, dont l'aspect esthétique prime sur l'émotif. Malgré la beauté de la mise en scène et la sincérité des personnages, j'ai trouvé le film un peu long et n'ai pas été complètement transportée.

--> Pour ceux qui aiment les films habités et plutôt intellectuels, je vous le recommande ; pour ceux qui préfèrent être émus ou secoués, je vous conseillerais plutôt l'épisode 3 : L'amant double de François Ozon.




Voilà pour l'épisode 2 !
Prochain épisode : L'amant double de François Ozon

-->