"Nous sommes tous dans la boue, mais certains d'entre nous regardent les étoiles"
Oscar Wilde

lundi 25 septembre 2017

"Barbara" de Mathieu Amalric : D'après une histoire vraie

Bonjour les lecteurs !

Le blog tourne au ralenti en ce moment, difficile de concilier le travail, les contraintes universitaires et la préparation du déménagement avec la rédaction des articles ! J'espère avoir plus de temps une fois cette période de grands changements terminée.
C'est donc avec retard que je vous parle du dernier film de Mathieu Amalric, Barbara.


Le premier adjectif qui me vient à l'esprit pour qualifier le film est : surprenant. Un film inclassable pour une artiste qui ne l'est pas moins !
Mathieu Amalric fait en effet le choix de déconstruire entièrement le principe de « biopic », en concevant une mise en abyme étonnante. Plutôt que de réaliser un film sur Barbara, Amalric imagine le tournage d'un film sur Barbara. Il se met en scène dans le rôle du réalisateur, Yves Zand, qui rêve de retrouver Barbara à travers le film qu'il tourne. Dans le rôle de Barbara, Brigitte (Jeanna Balibar), une actrice qu'on devine célèbre.
La mise en abyme se révèle audacieuse : Mathieu Amalric alterne par exemple images d'archives de la « vraie » Barbara et scènes filmées par Yves Zand. Le montage se fait parfois si rapide que l'on ne parvient plus à différencier les deux types d'images. Dès lors, le spectateur ne cesse de s'interroger : où s'arrête la réalité, où commence la fiction ? Amalric s'amuse avec le spectateur, rappelant par des contre-champs idéalement situés que ce que l'on croit n'est qu'illusion : alors que l'on pense avoir saisi ce qui se trame, il nous renvoie l'image de la caméra et nous ramène au tournage en cours. Cette mise en abyme trouve son apogée notamment lorsqu'il est question de Jacques Tournier : il y a en effet le personnage qui joue Jacques Tournier dans le film d'Yves Zand, le personnage qui joue Jacques Tournier dans le film d'Amalric, et le véritable Jacques Tournier... Difficile de ne pas se perdre dans les dédales de l'imagination du réalisateur ! Ce parti pris vertigineux permet de bousculer le spectateur et de s'éloigner une fois de plus d'une biographie conventionnelle dans laquelle tout serait limpide.
Mathieu Amalric s'amuse également avec la chronologie : plutôt que de nous offrir une biographie linéaire de l 'artiste, il choisit de nous parler d'elle à travers plusieurs épisodes de sa vie, sans forcément de lien entre eux. Et si les stéréotypes entourant la chanteuse sont bien présents (ses crises de nerfs, son côté excessif, ses médicaments), Mathieu Amalric privilégie des moments de sa vie peu connus, comme ses visites en prison ou son engagement dans la lutte contre le SIDA. Le choix des chansons se révèle aussi atypique, mettant en lumière des morceaux peu célèbres de l'artiste.
Amalric s'intéresse ainsi davantage à l'essence de ce qu'était Barbara qu'à sa vie à proprement parler. Plus qu'une biographie, le film s'apparente à un hommage rendu à la chanteuse.
Mais les choix de mise en scène permettent également d'interroger les rapports entre les cinéastes et leurs personnages. Yves Zand, par exemple, admirateur éperdu de Barbara, se retrouve parfois plongé dans son film au point d'en devenir un personnage, oubliant qu'il s'agit d'une fiction ! D'où la question ironique de son actrice principale : « vous réalisez un film sur Barbara ou vous réalisez un film sur vous ? ». On pourrait légitimement se poser la même question concernant Mathieu Amalric : réalise-t'il un film sur Barbara ou sur Jeanne Balibar (l'analogie fortuite entre les deux noms en devient troublante) ? En effet, le film se concentre avant tout sur le lien entre Brigitte et le personnage qu'elle interprète, questionnant sur la difficulté à jouer un personnage habité et fantasmatique, presque mythique. Brigitte ne cesse ainsi de visionner des extraits de chansons ou d'interviews données par Barbara, s'essayant à la copier, à mimer ses gestes. C'est tout le travail de dédoublement de l'acteur, proche de la folie, qu'illustre ici Mathieu Amalric, et on peut que saluer la prestation vibrante de Jeanne Balibar, qui excelle dans ce double rôle.

C'est ainsi une belle réussite pour Mathieu Amalric et son film surprenant, portée par une esthétique chère au réalisateur de Tournée. Il y a plusieurs films dans Barbara, laissant le spectateur libre de choisir celui qui lui convient.
Un film que je recommande donc aux admirateurs de Barbara comme aux autres !


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samedi 9 septembre 2017

"La salle de bal" d'Anna Hope : mélodie d'amour

Bonjour les lecteurs !

Pour les bibliophiles, septembre sonne bien entendu l'heure de la rentrée littéraire, événement à la fois palpitant mais ô combien frustrant à l'idée de ne pas pouvoir tout lire ! J'ai eu la chance, grâce à Lecteurs.com, de découvrir en avant-première certains ouvrages. Parmi les quatre livres lus, un coup de coeur : La salle de bal d'Anna Hope, dont j'étais impatiente de vous parler !
Merci à Lecteurs.com et au projet Explolecteurs !


"Elle avait envie de rétorquer que ce qui était écrit sur sa peau était plus fort que ne le seraient jamais une centaine de lettres."


Avec La salle de bal, Anna Hope nous plonge dans un asile psychiatrique anglais au début du XXè siècle. Le roman s'attache à suivre trois personnages : Ella et John, deux patients, ainsi que le Dr Fuller, médecin psychiatre exerçant au sein de l'établissement. Au début du récit, Ella intègre seulement l'institution, après avoir, de colère, brisé une vitre sur son lieu de travail. John, quant à lui, est un mystérieux Irlandais hospitalisé depuis de nombreuses années. A l'asile de Sharston comme ailleurs, hommes et femmes sont séparés ; cependant, ils se retrouvent exceptionnellement une fois par semaine, lors des fameux « bals du vendredi soir », organisés par le Dr Fuller. En effet, celui-ci est persuadé du bien-fondé de la musique dans le traitement des maladies psychiatriques : contre l'avis de ses supérieurs, il continue donc à jouer du piano chaque semaine aux patients, et à organiser les bals. Chaque vendredi soir, des patients sélectionnés sur leur bonne conduite dansent ainsi au son des morceaux interprétés par l'orchestre de l'hôpital, dirigé par Fuller lui-même.
Néanmoins, dès les premières pages du livre, on pressent qu'un danger menace la psychiatrie et les belles idées du Dr Fuller : un projet de « contrôle des faibles d'esprit », lancé par le gouvernement, et qui préconise de stériliser les malades mentaux...

Ainsi, l'histoire d'Ella, John et Fuller sert de toile de fond à l'évocation d'une réalité historique mal connue, et dont les conséquences auraient été dramatiques. Une véritable "histoire dans l'Histoire" d'autant plus pertinente qu'à mon avis, le débat concernant la « stérilisation » des personnes handicapées mentales ou plus largement leur droit à la conception est loin d'être fermé.
Le roman impressionne également dans la justesse des descriptions de certaines maladies mentales, et notamment la dépression, illustrée par le personnage de John. En réalité, celui-ci a été et reste hospitalisé à sa demande, montrant bien le paradoxe de la souffrance psychique. De même, Anna Hope dépeint de façon convaincante les conditions de prise en charge des maladies mentales à cette époque : l'isolement, l'enfermement, les contentions. Les descriptions font écho à d'autres œuvres existant sur le sujet : Vol au-dessus d'un nid de coucou de Milos Forman, bien entendu, mais surtout Family Life de Ken Loach, qui retrace l'histoire d'une jeune fille schizophrène. La salle de bal renvoie indirectement aux hôpitaux psychiatriques modernes et rappelle que même si les pratiques ont évolué, certaines restent malheureusement d'actualité, comme l'isolement ou la contention.
[Les hospitalisation sous contrainte en psychiatrie seront d'ailleurs le sujet du prochain documentaire de Raymond Depardon, 12 jours, qui sortira fin novembre]

Mais au-delà du réalisme du roman, c'est l'émotion qu'Anna Hope parvient à faire passer qui bouleverse. Elle choisit de dévoiler ses personnages petit à petit, donnant des bribes d'informations à chaque chapitre, et pourtant, on s'attache fortement à eux dès le début. Anna Hope décrit la relation qui se tisse entre Ella et John avec une grande subtilité, de manière presque imperceptible, de la même façon que leurs sentiments naissent, presque malgré eux. A mesure que les personnages apprennent à s'apprivoiser, l'écriture d'Anna Hope, déjà à fleur de peau, devient presque viscérale.

Le récit est parfaitement rythmé par l'alternance de points de vue de chacun des personnages. Plus tard, alors que l'intrigue se ressert, les chapitres se raccourcissent, accentuant l'impression d'un étau qui broie les personnages. En effet, malgré toute sa bonne volonté du début, le Dr Fuller finira par se laisser contaminer par les idées qui se répandent dans l'air ambiant. On devine au fil du roman un personnage fragile, rejetant sa véritable nature : en guerre contre lui-même, il reporte son combat sur ses patients vulnérables. Un personnage complexe qui illustre comment une personne altruiste et généreuse peut se laisser convaincre par des idées inhumaines.
C'est avant tout une réflexion sur la nature humaine que nous propose La salle de bal, l'asile psychiatrique se révélant le décor idéal pour étudier les tréfonds de l'âme humaine.

La salle de balle a ainsi été un véritable coup de cœur : j'ai été à la fois touchée par le récit mais aussi par le style d'Anna Hope. Un roman magnifique, qui sera j'espère l'un des livres phare de cette rentrée littéraire !



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dimanche 3 septembre 2017

"120 battements par minute" de Robin Campillo : la fureur de vivre

Bonjour les lecteurs !

J'ai très peu publié pendant l'été et j'espère pouvoir reprendre un rythme plus régulier ce mois-ci, malgré des contraintes universitaires de fin d'études et un déménagement imminent.
Je ne fais pas dans l'originalité en vous parlant aujourd'hui du film événement de ce mois d'août, mais 120 battements par minute a été un tel choc qu'il me faut le partager !
J'attendais le film de Robin Campillo depuis sa présentation à Cannes, mais je ne pensais pas être face à un tel déferlement émotionnel. 120 battements par minute fait partie de ces œuvres qui vous habitent et vous hantent longtemps après leur projection, et s'inscrit comme un film majeur dans le cinéma contemporain.


"Nous vivons le SIDA comme une guerre, une guerre invisible aux yeux des autres. Pourtant nos amis meurent, et nous ne voulons pas mourir."


Pour ceux qui auraient vécu dans une grotte ces six derniers mois, je rappelle le contexte du film, qui retrace les débuts d'Act Up : dans les années 90, l'épidémie de SIDA fait des ravages dans l'indifférence générale. La maladie n'intéresse ni les pouvoirs publics, ni les médias, ni les laboratoires pharmaceutiques, qui tardent à commercialiser les nouvelles molécules sur lesquelles ils travaillent.
Le collectif Act Up Paris se crée en 1989, sur l'impulsion d'Act Up New-York, et se démarque par des actions spectaculaires. Robin Campillo nous propose de suivre le quotidien du collectif dans une grande fresque de plus de deux heures, se déroulant sur plusieurs années.

Ce qui se dégage avant tout du film est sa puissante énergie, que Robin Campillo parvient à capter en recréant les réunions hebdomadaires d'Act Up. C'est lors de ces réunions que l'équipe débriefe sur sa situation, fait le point sur les avancées, mais c'est aussi là que se décident les actions publiques, matière à débats enflammés. Loin d'idéaliser les situations, Robin Campillo restitue les violentes prises de position qui opposent les différents membres du collectif, souvent influencées par leur stade de la maladie, dont ils ne cessent de rappeler l'avancée en comparant leur taux de lymphocytes. Les réunions deviennent alors un véritable théâtre politique vivant, dernier lieu peut être où la parole est véritablement libre. Act Up Paris est présenté avant tout comme une aventure collective, portée par plusieurs fortes personnalités : le bouillonnant Sean (Nahuel Perez Biscayart, déjà impressionnant dans Au fond des bois de Benoît Jacquot), extrême parce qu'il sent que sa maladie lui échappe et progresse, à l'inverse de Thibault (Antoine Reinartz), le charismatique leader, plus mesuré, à l'image de sa maladie qui semble stable. Pourtant c'est l'intensité de Sean qui va séduire Nathan (Arnaud Valois), nouveau venu à Act Up, mystérieusement passé à travers la maladie qu'il semble pourtant côtoyer régulièrement. Car au sein d'Act Up, même s'ils sont identifiés comme tels, tous les membres ne sont pas séropositifs : il y a Hélène (Catherine Vinatier) par exemple, mère-courage qui, sans le savoir, a injecté pendant des années du sang contaminé à son fils hémophile...
Et puis il y a tous ceux dont on ne saura presque rien, à l'image d'Eva (Aloïse Sauvage, vue dans la série Trepallium), facilitatrice de débats, qui aide chacun à prendre la parole, ou encore de la vibrante Sophie (Adèle Haenel, sublime comme toujours), qui n'hésite pas à mettre dehors les représentants d'un grand laboratoire pharmaceutique venus exceptionnellement prendre part aux débats sur les nouvelles molécules.
A travers Act Up, le film illustre comment l'individuel peut disparaître au profit du collectif et les personnalités divergentes se rejoindre autour d'un engagement central.
Et si le film se resserre peu à peu sur l'histoire entre Sean et Nathan, celle-ci, loin de noyer le message véhiculé, le renforce. Voir mourir Sean à petit feu ne fait qu'illustrer ce contre quoi Act Up se bat : les ravages de la maladie, les morts en masse. C'est l'urgence de la situation qui force ces jeunes, qui peut être ne se seraient jamais croisés autrement, à rentrer dans l'activisme.

Mais si le film est tragique par certains aspects, Robin Campillo réussit à parfaitement doser émotion et humour, alternant des scènes sombres avec d'autres plus lumineuses. Car ce qui anime les personnages est avant tout l'envie de vivre : ils se savent condamnés mais continuent à s'aimer, à faire l'amour, à danser au rythme de la musique techno, qui a bercé ces années là.
Robin Campillo s'affirme comme un cinéaste du rythme, imprimant à son film les pulsations des battements du cœur : cœur qui s'accélère lors des scènes de réunion et de débats animés, qui s'emballe lors de la Gay Pride et de tous ces moments d'euphorie qui succèdent aux grandes batailles ; cœur qui ralentit à chaque nouvelle mort, qui s'arrête presque de battre lorsque les militants s'allongent dans la rue, des cercueils en forme de croix les recouvrant. Robin Campillo recrée ainsi dans le film plusieurs des mises en scène raffinées et quasiment théâtrales qu'Act Up privilégiait pour ses actions.

Le réalisateur symbolise le temps qui passe à travers le corps de Sean qui se dégrade, les maladies opportunistes qui le défigurent peu à peu. Mais s'il filme les corps dans la maladie, Robin Campillo les montre aussi plein de vitalité et en mouvement, notamment lors de scènes de danses fiévreuses mises en valeur par un beau travail sur la lumière. Déjà, son précédent film, le lumineux Eastern boy, se distinguait par une longue scène de danse, presque de transe. Dans 120 battements par minute, les scènes de clubbing offrent des respirations bienvenues, à la fois pour les personnages et le spectateur.
Car même face à l'adversité, le combat doit reprendre : s'ils pleurent leurs amis morts, les militants d'Act Up continuent à aller de l'avant, et c'est sans doute le plus beau message du film. La fin, même si déchirante, prouve que la vie et l'amour triomphent toujours sur la mort.

Ainsi, 120 battements par minute restitue parfaitement les "années SIDA", cette époque (pas totalement révolue bien entendu) décimée par l'épidémie et durant laquelle Act Up a joué un rôle majeur. Cependant, la grâce du film ne tient pas uniquement à son poignant sujet, mais bien à la façon qu'a Robin Campillo de restituer toute l'énergie de cette aventure collective, à la fois historique et romanesque.

120 battements par minute s'impose comme l'un (le ?) des meilleurs films de l'année, et ma Palme d'Or personnelle.



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lundi 14 août 2017

"Arrête avec tes mensonges" de Philippe Besson : "Le premier amour est toujours le dernier"

Bonjour les lecteurs !

Je vous retrouve après une longue pause, qui a été d'une part consacrée aux Explolecteurs de la rentrée littéraire et d'autre part à du travail universitaire.
Je reviens avec un énorme coup de cœur littéraire : Arrête avec tes mensonges de Philippe Besson. Je connais assez peu cet auteur dont j'ai seulement lu (et aimé) Vivre vite , sorte de docu-fiction autour de James Dean, mais je pense me plonger sans tarder dans le reste de son oeuvre !

"Le sentiment amoureux, il me transporte, il me rend heureux. Mais il me brûle aussi, il m'est douloureux, comme sont douloureuses toutes les amours impossibles."

Philippe Besson rapporte avoir toujours aimé raconter des histoires, préférant d'emblée le mensonge à la vérité. Et pourtant, il choisit cette fois-ci de se dévoiler dans Arrête avec tes mensonges, son dernier livre à la forme autobiographique.
Dans les années 80, Philippe a 17 ans. Fils d'un directeur d'école, il est bon élève, comme on lui a recommandé de l'être. On raconte qu'il « préfère les garçons » : lui le sait, a déjà expérimenté l'amour avec un autre adolescent. Cependant, dans cette petite ville de Charente comme ailleurs, difficile d'assumer son homosexualité. Alors Philippe se tait, fait semblant de ne pas voir les gestes obscènes qu'on mime devant lui, les moqueries qui fusent.
Philippe a un secret : il est amoureux de Thomas Andrieu, un élève d'une autre classe. Il a compris que cet amour est impossible, que Thomas n'a pas les mêmes préférences sexuelles que lui. Et pourtant ce dernier finit par se jeter à l'eau et l'inviter à prendre un verre ; débute alors une étrange relation qui habitera l'auteur toute sa vie.
Dès les premières pages, le roman s'inscrit résolument dans un lieu, cette petite ville de Charente où l'auteur a grandi. Philippe Besson dresse un portrait de cette bourgade à moitié morte dans laquelle il n'y a aucun avenir. Il se décrit sans complaisance, lui, l'adolescent un peu gauche, différent des autres, qui suit le chemin que ses parents trace pour lui.
Il évoque ensuite à demi-mot ce qui se noue entre les deux adolescents, partagés entre l'envie de vivre pleinement leur relation et le secret honteux de s'aimer. L'écriture de Besson m'a convaincue dès le début : avec des mots simples, il parvient parfaitement à restituer l'intensité des premiers sentiments amoureux et du désir, la morsure des séparations et le manque presque physique du corps de l'autre. Pourtant, Thomas Andrieu est loin d'être expressif, rendant d'autant plus touchants les quelques moments où il se laisse aller à exprimer ce qu'il ressent, ou à ébaucher quelque geste de tendresse envers son amant.
Car Arrête avec tes mensonges est avant tout un profond et vibrant hommage à cet homme que l'auteur a aimé passionnément. Pour célébrer son premier amour, Philippe Besson n'hésite pas à se mettre à nu dans ce roman en forme de confession qui m'a bouleversée par sa sincérité. Mais s'il n'hésite pas à se dévoiler, l'auteur conserve une certaine forme de pudeur, de respect pour son amant aujourd'hui disparu. La façon dont Philippe Besson l'évoque, des années après, avec toujours cette même émotion à fleur de peau, représente à elle seule la plus belle des déclarations.
Mais l'auteur s'attache également à nous montrer à quel point cette histoire a profondément marqué son parcours d'écrivain : de nombreux éléments présents dans ses livres sont en fait des échos de cette époque. De même, plusieurs de ses personnages, ou des thèmes de ses livres, renvoient indirectement à Thomas Andrieu.
Ce n'est ainsi pas une simple idylle adolescente que nous conte Philippe Besson, mais bien une grande histoire d'amour qui a hanté la vie de ses deux protagonistes. Et au-delà de l'autobiographie, les mots de Philippe Besson résonnent en chacun de nous et ce n'est plus son histoire qu'il raconte, mais une histoire plus universelle sur le sentiment amoureux et la difficulté à s'accepter.
Arrête avec tes mensonges a donc été un profond coup de cœur. L'écriture de Philippe Besson m'a retournée dès les premières pages, et l'émotion contenue derrière les mots ne m'a pas lâchée jusqu'au bouleversant épilogue. J'ai pensé à plusieurs reprises à L'amant de la Chine du Nord de Marguerite Duras, que l'auteur cite en prologue et dont la lecture m'a vivement marquée à l'adolescence. On y retrouve la même description du désir pour une histoire vouée à l'échec, et la trace indélébile qu'elle laisse. Je me souviens encore de cette scène durant laquelle la jeune fille avoue au Chinois qu'elle l'aime, et qu'il lui répond "foudroyé par la souveraine banalité des mots" : "je crois que c'est ça qui nous sera arrivé". 
Cette phrase illustre parfaitement ce qui surprend et emporte Philippe et Thomas.

Je ne peux que vous conseiller Arrête avec tes mensonges, qui est pour moi l'une des plus belles surprises littéraires de cette année.




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mercredi 19 juillet 2017

"Ava" de Léa Mysius : Vers la lumière

Bonjour les lecteurs !

J'espère que vous passez un bel été !
Celui-ci a très bien commencé pour ma part puisque j'ai été sélectionnée pour faire partie des "Explorateurs de la rentrée littéraire" ! Cette expérience est proposée par Lecteurs.com et voici son principe tel qu'exposé sur le site :
"Pendant tout l'été, chaque Explorateur sélectionné reçoit et chronique en avant-première quatre titres de la rentrée littéraire de septembre. Lorsqu'il atteint la page 100, l'Explorateur poste un commentaire et partage son ressenti à ce moment de la lecture. C'est "l'avis de la page 100" !
Puis, à la fin de sa lecture, l'Explorateur poste sa chronique et doit absolument noter chaque titre.
Mi-septembre, nous établissons un palmarès de la rentrée littéraire 2017 !"

Les premiers livres ne devraient plus tarder à arriver, et je suis impatiente de commencer l'aventure !
Pour ceux qui possèdent un compte sur Lecteurs.com, vous pourrez suivre mes chroniques sur mon profil :  http://www.lecteurs.com/miss-charity/246500/ses-avis 
Et pour les autres, patience puisqu'il faudra attendre la fin de l'aventure pour relayer les chroniques sur les blogs personnels !
En attendant les livres, je me suis fait un plein de cinéma pendant mes vacances à Lyon, et j'ai eu notamment la chance d'enfin découvrir Ava de Léa Mysius dont on m'avait dit le plus grand bien... et quelle claque !

Ava a 13 ans, et comme la Pauline du film de Rohmer, elle passe ses vacances au bord de la mer. La première scène nous la montre endormie sur la plage, la peau tannée par le soleil, une barquette de frite oubliée sur son maillot de bain. Barquette de frites qui attire un grand chien noir sans collier, qui rôde autour de la jeune fille avant de la surprendre en plein sommeil : Ava ouvre alors les yeux et tombe nez à nez avec la gueule du chien, en contre plongée, effrayante, comme une funeste prémonition. Dès cette première image qui assombrit la vision d'Ava, tout est exposé : la jeune fille souffre en effet d'une rétinite pigmentaire et perdra la vue d'ici la fin de l'été..
Plutôt que de s'effondrer, Ava décide de combattre l'épreuve à sa manière : cet été, elle va vivre pleinement et "s'endurcir".
Elle commence donc par se bander les yeux et éprouve la cécité, marchant le long de la plage, un bâton à la main, puis grimpant sur les toits, jusqu'à se retrouver à deux pas du vide. La jeune fille expérimente et prend le goût du risque, allant jusqu'à kidnapper, sous les yeux de son propriétaire, le gros chien noir du début. Propriétaire qui n'est autre que Juan, un mystérieux et attirant gitan, dont Ava s'est éprise presque malgré elle. Car si sa mère (Laure Calamy, toujours aussi énergique),aimante mais envahissante, semble prête à se donner à n'importe quel corps, Ava, à l'inverse, se montre indifférente aux garçons...jusqu'à sa rencontre avec le ténébreux Juan. Pour le séduire, la jeune fille multiplie les efforts, allant jusqu'à lui exposer son corps nu. Qu'importe qu'il la repousse, elle persévère, à l'image d'une Cendrillon dont la magie opère jusqu'à la fin du jour, la jeune fille perdant la vue à la tombée de la nuit.
A travers la rencontre entre Ava et Juan, le film illustre la montée du désir et des premiers sentiments, ainsi que l'éveil d'une jeune fille à sa sexualité, avec à la fois beaucoup de pudeur et de sensualité. Léa Mysius porte ainsi une attention particulière aux corps et les filme longuement, étouffant sous le soleil, avant que le champ visuel ne se rétrécisse, de manière presque imperceptible, au fur et à mesure que la maladie d'Ava progresse. L'obscurité remplace la luminosité du début, à l'image de ces policiers cavaliers, tout de noir vêtus, reflet d'une nouvelle politique de la ville, hostiles aux étrangers et autres gitans.

Dans la deuxième partie du film, accompagnée de Juan, Ava goûte à une certaine forme de liberté, immortalisée par cette scène où elle s'amuse à effrayer les vacanciers, déguisée en amazone, un fusil à la main, avant de les détrousser.
Léa Mysius nous montre ainsi tout le paradoxe de la situation : tandis que le champ de vision d'Ava se rétrécit, à l'instar de ces ronds de papier qu'elle peint, chaque fois plus resserrés, son champ des possibles s'élargit. La dernière partie du film prend même des allures romanesque, lorsque les deux amoureux prennent la fuite ensemble, poursuivis par les forces de l'ordre.
Le film repose avant tout sur son personnage principal, interprétée par Noée Abitan dont c'est le premier rôle. Jeune fille tout d'abord ombrageuse, au visage fermé, posant sur le monde qui l'entoure son regard acéré, Ava s'éclaire au fil du récit, jusqu'à devenir solaire. Mais le film dépasse le simple récit d'initiation et se révèle inclassable, la maladie d'Ava se faisant parabole de l'évolution de notre société vers l'obscurité. 
Pour figurer la maladie qui progresse et qu'Ava cherche à gagner de vitesse, Léa Mysius filme à un rythme entraînant, sur une bande-son éclectique faisant cohabiter Rosemary Standley (chanteuse de Moriarty)  et Amadou et Mariam.

Avec Ava, Léa Mysius réussit une grande oeuvre, à la fois mystérieuse et romanesque, qui la distingue d'emblée dans le paysage du cinéma français. De même, on ne peut qu'espérer revoir la jeune Noée Abita qui tient le rôle d'Ava avec une maîtrise surprenante.
Ava s'affiche clairement comme l'un des meilleurs films de l'année, de ceux qui vous habitent longtemps après leur visionnage ; courrez-y !





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vendredi 30 juin 2017

Mon Festival de Cannes épisode 5 : L'amant d'un jour de Philippe Garrel

Bonjour les lecteurs !

Une petite chronique avant de vous abandonner pour quelques jours au profit du Festival de Cinéma de la Rochelle !

Cinquième et dernier épisode de la série "Mon Festival de Cannes" (les autres films en compétition sortant un peu plus tard) avec L'amant d'un jour de Philippe Garrel.


Comme souvent chez Garrel, L'amant d'un jour nous parle de relations amoureuses et de la difficulté à (s') aimer.
Le film met en scène un trio plutôt classique au premier abord : le père, la fille et la nouvelle du compagne du père. Sauf que la "belle mère" n'est autre qu'une des élèves du père, professeur de philosophie à l'université, et qu'elle a le même âge que sa fille.
Les premières scènes se concentrent justement sur le couple formé par Gilles et Ariane : elle l'attend dans un couloir de l'université, et ils se rejoignent avant de faire l'amour avec ardeur, dans les toilettes des professeurs. La caméra nous présente ensuite la fille, Jeanne, en pleurs, traînant sa valise dans les rues sombres. Elle vient se réfugier chez son père après avoir été mise à la porte par son fiancé. Elle se rend compte alors que Gilles vit avec une femme, et fait la connaissance d'Ariane. Elles ont le même âge et pourtant, très vite, un décalage s'instaure : Ariane se fait maternante, console Jeanne, lui expose sa vision du couple. Les conceptions d'Ariane effraient et fascinent Jeanne, qui parait immature, encore peu expérimentée. A l'inverse, malgré son jeune âge, Ariane affiche une grande assurance, assume son pouvoir de séduction et sa sexualité. Elle prône la liberté dans les relations de couple, conception que Gilles semble accepter.
Mais au fil du film, les rôles s'inversent et les apparences s'effacent devant la réalité : Ariane, malgré son indépendance affirmée, est anéantie lorsque sa relation avec Gilles se dégrade, tandis que celui-ci, malgré ses promesses, est finalement incapable d'accepter le côté volage d'Ariane.
Les convictions s'effondrent face aux sentiments : c'est ce que tend à illustrer le film, nous offrant au passage une belle réflexion sur les différentes manières d'aimer. L'expérience de cette vie à trois sera finalement bénéfique pour les trois personnages, leur permettant de mûrir et de mieux se connaître. Le cheminement de Jeanne s'apparente même au parcours initiatique : la jeune fille fragile du début, vivant par procuration à travers Ariane, devient une amoureuse accomplie. Ariane a également permis au père et à sa fille de se rapprocher ; Philippe Garrel illustre cette sorte de transmission par des scènes de conversations dans les rues, à la nuit tombée ou encore dans l'appartement du père.

Mais on ne peut parler de L'amant d'un jour sans évoquer sa mise en scène, menée par un noir et blanc somptueux, esthétique renforcée par les gros plans et qui trouve son apogée lors d'une séquence musicale sublime, durant laquelle des jeunes gens dansent, rient et se séduisent au son des paroles de Houellebecq interprétées par Jean-Louis Aubert (Aubert chante Houellebecq, maginfique album au passage). Cette scène signe pour Jeanne la fin du deuil de son premier amour, et pour Ariane le début de la chute.
Comme toujours chez Garrel, une attention est portée aux répliques, très écrites, qui interrogent sur l'amour et le désir, ou encore sur ce que signifie la fidélité.
Garrel filme longuement et au plus près les visages de ses personnages : celui de Jeanne tout d'abord (Esther Garrel, émouvante), poignante illustration de la tragédie de la première séparation. Celui d'Ariane (Louise Chevillote, impressionnante d'assurance pour un premier rôle), ensuite, s'abandonnant au désir dès l'ouverture du film. Celui du père et amant (Eric Caravaca), enfin, image de la sagacité avant de reconnaître sa lâcheté.

L'amant d'un jour a été un vrai coup de cœur. J'apprécie Garrel en général, mais avec toujours une petite retenue, et j'ai été cette fois-ci entièrement convaincue, que ce soit par la beauté de la mise en scène ou encore la justesse des propos tenus. Une réussite !



Voilà pour clôturer la série "Mon Festival de Cannes" !

lundi 26 juin 2017

Mon Festival de Cannes épisode 4 : Le jour d'après d'Hong Sang-soo

Bonjour les lecteurs !


On continue la série spéciale Cannes avec un film coréen, Le jour d'après d'Hong Sang-soo, pour lequel les critiques avaient été plutôt élogieuses sur la Croisette !

La scène d'ouverture du film se situe dans l'appartement d'un couple coréen sans âge précis. Lui déjeune calmement, tandis qu'elle l'attaque violemment, l'accusant d'avoir une maîtresse. Il éclate de rire, nie en bloc, s'amusant de la réaction de cette femme en colère.
Dès cette première scène, le ton du film est donné : il y sera question de couple(s) et de jalousie, de mensonges et de tromperies.
Plus tard, le même homme se rend à son travail, une petite maison d'édition qu'il dirige seul. Il accueille cordialement Areum, sa nouvelle employée dont c'est le premier jour. Autour d'un café, il l'interroge posément sur sa vie, se montre empathique et curieux. Areum semble charmée, accepte de déjeuner avec lui. Un incident va alors troubler le calme de cette première partie : la femme du patron, persuadée d'être trompée, débarque dans la maison d'édition et agresse la pauvre Areum. S'ensuit une magistrale scène de confrontation entre l'homme et les deux femmes, durant laquelle le héros se retrouve obligé d'avouer la vérité à sa femme : sa maîtresse n'est pas Areum, mais son ancienne employée, qui a démissionné. Le film semble alors s'apaiser de nouveau, mais le héros n'est pas au bout de ses surprises lorsque l'amoureuse disparue refait surface à son tour !
C'est ainsi à un délicieux vaudeville coréen que nous invite le réalisateur, réunissant tous les ingrédients du genre, et en profitant pour dresser un tableau de l'âme humaine et de ses failles.
Hong Sag-soo n'est pas tendre avec son personnage, qu'il nous dépeint comme lâche, incapable de défendre son employée face à sa femme ou sa maîtresse, incapable de choisir entre sa femme légitime et celle qu'il aime. C'est un homme en proie avec ses sentiments que nous montre le réalisateur, qui ne parvient pas à résister à ses pulsions, même s'il se sait injuste : ainsi, il n'hésite pas à congédier sa nouvelle employée au profit de sa maîtresse, alors même qu'il l'a suppliée quelques heures plus tôt de rester à son poste !

Hong Sang-Soo parvient habilement à mêler les pistes en montant en parallèle des scènes du passé entre le patron et sa maîtresse, essentiellement des disputes houleuses sur fond de beuveries, et des scènes de repas avec sa nouvelle employée. En jouant sur la temporalité, le film donne une impression d'éternel recommencement, comme si le héros était condamné à commettre les mêmes erreurs indéfiniment.
C'est aussi ce que peut signifier l'épilogue, qui retrouve le héros du début de retour à la case départ, face à une Areum qui elle seule a su s'extirper de cette histoire avec honneur.

Pour porter cette chronique sur les sentiments, Hong Sang-soo utilise de nombreux plans fixes, sur un noir et blanc esthétique donnant un côté intemporel ; et lorsque la neige apparaît, c'est presque au conte que le récit s'apparente.

Ainsi, avec Le jour d'après, Hong Sang-soo nous propose une oeuvre toute en douceur, pleine de poésie, sur les rapports humains et les relations amoureuses.



Prochain et dernier épisode de la série "Mon Festival de Cannes" : L'amant d'un jour de Philippe Garrel